Au-delà des mots

4 02 2010

Qui n’a pas le sentiment que le langage se dégrade dans notre société ? C’est un lieu commun de dire que le langage des banlieues n’utilise que très peu de mots. On peut aussi facilement trouver, au plus haut niveau de la politique, des fautes de grammaire et même de sémantique.

La langue de qualité, poétique ou littéraire, fait un usage du langage qui permet d’enrichir le message premier par d’autres, au-delà des mots. C’est sans doute un de ses objectifs qui en fait aussi la richesse et qui donne du plaisir à lire La Princesse de Clèves. On en trouve aussi des exemples dans le monde médiatique, principalement dans la publicité (voir l’article « La publicité informe »). La plupart du temps, quant à eux, journalistes et hommes politiques en restent au premier degré, sans doute pour être bien compris du plus grand nombre. Dans cet esprit, le langage prend une force, devient un outil qui prime sur l’action car le « dire » remplace le plus souvent « le faire ». Il en découle que beaucoup se désintéressent de la politique pour avoir trop souvent été déçus par des promesses non tenues ou simplement oubliées.

Il faut dire que la classe politique et les journalistes, à l’affût des petites phrases, ont tôt fait d’interpréter les propos des hommes politiques au premier degré dans le but de les dénigrer s’ils sont d’un autre camp. Ce sont des méthodes couramment pratiquées qui transforment une petite phrase humoristique (et donc avec une expression au deuxième degré) lâchée dans un contexte privé en une déclaration. Comme il n’y a pas un camp plus généreux que l’autre, le discours politique est condamné à s’en tenir au plus près du sens premier.

C’est un peu triste, mais il est intéressant parfois de regarder ce que ce discours exprime, au-delà des mots.

Un exemple simple.

Info sur le site d’orange, le 6 novembre dernier au matin « Sarkozy annonce des mesures concrètes pour l’outre-mer ». « mesures concrètes » est entre guillemets, plus loin dans le texte, ce qui signifie que c’est une citation. Si le locuteur éprouve le besoin de préciser le caractère concret des mesures (alors qu’il n’y a pas de mesures abstraites), c’est bien qu’il sait, consciemment ou non, que la promesse de simples mesures ne suffit plus à convaincre. Au-delà des mots, son message signifie sans doute qu’il n’y croit pas lui-même.

Un exemple plus indirect.

Interview à France Culture d’un haut dirigeant de la BNP (la banque française qui possède le plus de succursales dans les paradis fiscaux) dont le niveau d’expression le place largement au dessus du politique moyen. J’ai de la sympathie pour cette radio qui ne pratique pas que le discours au premier degré. Je retiens deux échanges de la discussion.

Que pensez-vous du caractère aristocratique (au sens où elles se recrutent essentiellement dans le cercle qui les constitue) des élites ? Réponse du dirigeant : le recrutement est très ouvert puisqu’il puise largement à Sciences Po. Cette réponse élude la question puisqu’elle sous-entend sans le prouver que le recrutement à Sciences Po ne favorise pas ceux qui appartiennent à l’aristocratie. En outre, il me semble que les critères de sélection n’y sont pas indépendants de l’environnement social (beaucoup moins en tout cas que dans les grandes écoles scientifiques). Cette esquive, au-delà des mots, signifie que ce dirigeant répond pour protéger sa classe.

Que pensez-vous personnellement des très hauts salaires (Obama aurait dit « indécents ») des dirigeants ?

Première réponse. Les salaires de certains entraîneurs de football sont plus élevés. C’est révélateur : veut-il dire que les entraîneurs de foot-ball méritent moins que les chefs d’entreprise et si oui, quel est son critère du « mérite » ?

Deuxième réponse (après l’aimable insistance des animateurs  «  vous nous endormez depuis le début de l’émission ») : la vraie question (ce qui signifie clairement qu’il ne veut pas répondre à celle des journalistes) est de voir comment les salaires français se situent par rapport aux salaires internationaux, etc.

Au-delà des mots, ce refus de répondre est ans doute l’aveu de la conscience d’une certaine indécence. Il avance une justification fondée sur la « loi de l’offre et de la demande » alors qu’il vient de sous-entendre qu’elle ne s’applique pas aux sportifs professionnels. A mon avis c’est le contraire : le succès de l’entraîneur d’une équipe de football se mesure bien plus facilement que celui d’un dirigeant d’entreprise :on n’y a pas encore vu un jugement condamnant l’entreprise et relaxant ses dirigeants (comme dans le cas du procès de Vivendi aux USA).

Je ne sais pas ce que ce dirigeant pense personnellement de tout cela mais, au-delà des mots, il répond aux questions avec le souci de ne pas trahir sa classe.

 


Actions

Informations



Laisser un commentaire




Mon cours de français |
essai09 |
Un amour de "Pékinoise" |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | ghadalam
| journal-de-lulubie
| Mes passions de ptit dragon